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Influence et logique de puissance de l’écosystème Open Source

Hier et aujourd’hui (30 sept/1er oct. 2010) s’est tenu à Paris l’Open World Forum. Cet événement est devenu en quelques années un rendez-vous incontournable pour (presque) tous les acteurs mondiaux de l’open-source (la présence de l’Asie reste encore faible).

Saisissons cette occasion pour analyser l’écosystème de l’Open Source à la lumière des démarches d’intelligence économique et stratégique.

L’angle retenu ici est majoritairement celui de l’influence et de l’utilisation de l’information stratégique au travers d’une rhétorique visant à défendre les positions de l’Open Source et affaiblir celles de ses adversaires.

Quelles démarches la communauté de l’Open Source a-t-elle mise en place? Quelle est son organisation? Son discours? Quels objectifs poursuit-elle et comment les atteint-elle? Dans quel environnement évolue-t-elle et quels sont les impacts économiques, politiques et sociétaux?

Importance du secteur de l’Open Source.
En quelques années, le marché de l’Open-Source est devenu un secteur économique majeur et qui présente un potentiel de progression encore très important. Il devrait s’élever à 8,1 milliards de dollars en 2013 (source IDC) et son poids dans tous les secteurs des technologies de l’information est de plus en plus prégnant:
- 75% des 2000 plus grandes entreprises globales intègrent de l’open-source dans leurs applications critiques
- des géants de l’informatique tels que Google, Facebook, eBay ou Amazon, mais aussi les gouvernements ou les forces armées, les opérateurs de téléphonie mobile, les banques utilisent massivement les technologies Open-Source
- la part des logiciels libres versus propriétaires devrait passer rapidement au-delà des 15% et impacte un marché estimé à plus de 80 milliards de dollars en 2010 (source Bank of America/Merryl Lynch)
- Oracle a racheté MySQL, éditeur de base de données Open-Source, pour 1 milliards de dollars
- les gouvernements et les collectivités mettent en place des programmes d’Open Data, donnant un libre accès aux données informatiques publiques, afin de les utiliser, les manipuler, les intégrer dans des programmes
- la part de l’Open Source dans le cloud computing n’est actuellement que de 6% et devrait grimper à plus de 40% en 2012 (source Markess International)
- etc.

Si ce marché représente désormais un tel poids économique, c’est tout d’abord qu’il ne faut pas confondre open source, logiciel libre et logiciel gratuit et que derrière ce développement existe une logique de puissance de la part de cette communauté ayant pour objectifs d’imposer ses modèles, ses valeurs et ses principes.

Histoire et philosophie
L’histoire de cette communauté suit en tout point l’histoire de l’informatique. Elle débute dans les années 60 au États-Unis, avec le développement de l’informatique grand public et trouve majoritairement sa source auprès des étudiants du MIT de l’époque. Ces étudiants/chercheurs, en phase avec les grands mouvements estudiantins et idéologiques de l’époque, prônent un libre accès à l’information, aux ordinateurs et aux programmes, consacrent tout leur temps à cette passion et défendent l’idée d’un monde meilleur par le partage des ressources et des compétences. Ils sont convaincus qu’il y a de la beauté, de l’art, dans un programme, et que l’informatique peut participer à ce mouvement (source: Libre blanc SMILE)

A la même époque et avec le démarrage des grands projets de développement informatique, apparait une conception différente du travail des programmeurs, mettant en avant la nécessaire rémunération des prestations effectuées et la protection du travail réalisé. C’est l’apparition de la notion de Licence pour un logiciel et le démarrage de Microsoft. Ce modèle va rapidement s’imposer et générer des profits colossaux pour ses initiateurs (la fortune de Bill Gates, fondateur de Microsoft, était estimée à 53 milliards de dollars en 2010, celle de Larry Ellison, co-fondateur d’Oracle, à 29 milliards de dollars, celle de Steve Jobs à 4,4 milliards de dollars, etc.).

Si le modèle Open Source, par son origine américaine, ne combat pas la notion de profit, il combat en revanche fermement la notion de propriété et défend un idéal de liberté. Afin d’organiser ce combat, Richard Matthew Stallman, ancien du MIT, créé en 1985 la Free Software Foudation. Cette fondation n’aura dès lors de cesse de se battre pour défendre une liberté jugée aussi fondamentale que la liberté d’expression (1er amendement de la constitution des États-Unis): la liberté d’exécuter un programme, de l’étudier, de l’adapter et de le redistribuer.

Quels processus ont-été mis en place afin d’orchestrer la défense des intérêts de l’Open Source?
La guerre informationnelle menée ici est une guerre d’usure, qui repose sur des positions idéologiques très distinctes. Ce dogmatisme extrêmement fort de la part de la Free Software Foundation est d’ailleurs une composante essentielle des lignes de force du mouvement Open Source. En 2010, de nombreux acteurs de ce secteur se réfèrent toujours au modèle et aux valeurs défendus dans les années 60. Richard Stallman, francophone averti, utilise d’ailleurs très régulièrement la devise de la révolution française comme symbole de l’Open Source: « Liberté, egalité, fraternité ». Cette influence révolutionnaire est bien entendu loin d’être neutre et la posture de combat adoptée tout à fait significative.

La rhétorique et le travail sur les failles des éditeurs de logiciels propriétaires
On l’a vu, Richard Stallman a établi sa posture autour d’un dogme très fort, celui de la défense des libertés. Il accuse notamment les acteurs du logiciel propriétaire d’être privateurs de liberté, mais aussi de monnayer des produits de mauvaise qualité et de freiner le développement des innovations en verrouillant le marché avec des licences. Il faut savoir également que Richard Stallman est considéré, à juste titre, comme un brillantissime informaticien. Sa légitimité se construit donc à plusieurs niveaux, tant par son expertise que par son charisme et les idéaux qu’il défend.

Sa posture est également celle d’un défenseur de la connaissance. Il est en effet persuadé que l’ouverture, le partage de l’information sont l’avenir de l’innovation. Il s’appuie pour prouver cela sur la qualité, souvent jugée supérieure des logiciels Open Source. Cette qualité est obtenue par des capacités de vérification du code plus importantes que les éditeurs de logiciel. Un produit Open Source est en effet mis à disposition d’une importante communauté de développeurs qui peut ainsi participer à son amélioration.

A partir de cette légitimité et de cette bataille de la connaissance, il va construire un raisonnement explicitant en quoi l’Open Source est un modèle meilleure pour la société, choisir des moyens de le diffuser, trouver des caisses de résonance et progressivement encercler les acteurs du logiciel propriétaire, contraints d’élaborer des justifications. Il choisira par ailleurs une cible très significative, Microsoft, dénonçant de manière systématique les dangers que faisait courir le modèle mis en place par Bill Gates.

Une stratégie d’encerclement
La stratégie d’influence mise en place par Richard Stallman, à travers la Free Software Foundation, vise à modifier les représentations qu’ont les décideurs économiques et politiques ou même la société civile du développement de produits logiciels.

Le raisonnement établi sera donc diffusé auprès:
- des instances politiques, responsables de la réglementation, de la publication des normes (Commission européenne, Nations Unies) ou des règles commerciales, dans le cadre d’une bataille sur les normes et les standards, mettant en avant la nécessaire lutte contre les monopoles
- des décideurs économiques, en mettant en avant le moindre cout, la meilleure qualité des produits, la protection contre les risques de dépendance à un ou des acteurs trop puissants, …
- du grand public et des partenaires sociaux, telles que les ONG, le mouvement éducatif, les associations de consommateur. De nombreux ateliers sont ainsi mis en place afin de démontrer l’intérêt majeur de l’Open Source dans les situations de gestion de crise (facilité de mise en place, coût réduit, standard ouverts, etc.), son intérêt éducatif supérieur ou la défense supérieur des intérêts des consommateurs, etc.

Les domaines dans lesquels s’applique cette stratégie d’influence sont multiples: juridique, financier, réglementaires, éthiques …

La Free Software Foundation fait également en sorte de s’attirer les voix d’organisations impactées par les réglementations sur la propriété intellectuelle et la création artistique ou culturelle. Ce renfort de poids permettra de gommer l’aspect trop technique des cette bataille pour le déplacer sur un terrain plus compréhensible pour tous: l’éthique et la liberté.

L’ensemble de ces communautés ayant relayé de manière massive ce raisonnement, cette approche a permis un encerclement des éditeurs de logiciels propriétaires.

Le résultat: une modification majeure des lignes de force et des représentations
En 1998, Bill Gates transmet à son board un billet qui fuitera sur la place publique. En substance, Bill Gates y reconnaît:
- que le modèle Open Source représente une menace majeure pour le modèle économique de Microsoft
- que la qualité des logiciels égale voire dépasse celle des logiciels commerciaux
- que l’argumentation des défenseurs est très crédible et qu’internet représente une caisse de résonance formidable pour ces « avocats » du Libre
- que le modèle d’innovation communautaire permettent de mobiliser des ressources inaccessibles pour une entreprise, avec une implication inégalable.

Lors de cet Open World Forum, les représentants politiques, les analystes ou encore les représentants des DSI des grandes entreprises reconnaissaient tous cette évidence: l’Open Source n’est plus un phénomène émergent qu’ont regarde avec intérêt mais crainte. Il est une réalité professionnelle majeure, parfaitement crédible, à considérer au même titre, voire avec plus d’intérêt que les solutions commerciales. Il est par ailleurs un modèle d’innovation totalement reconnu, que les grands groupes n’hésitent à promouvoir et tenter de copier.

En 2010, le marché de l’Open Source a progressé de 30% , après des croissances passées de près de 80%, quand le secteur des logiciels régressait de 2,5%.

L’écosystème Open Source aura fini par imposer son modèle.

Discussion

One comment for “Influence et logique de puissance de l’écosystème Open Source”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by AEGEsphere, Sebastien LAMOUR. Sebastien LAMOUR said: New blog post: Influence et logique de puissance d… http://www.cyber-ie.org/influence-et-logique-de-puissance-de-lecosysteme-open-source/ [...]

    Posted by Tweets that mention Influence et logique de puissance de l’écosystème Open Source | Cyber-ie.org -- Topsy.com | octobre 1, 2010, 20 h 02 min

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